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« Face à l’adversité, on a des choix, mais des choix nobles qui sont en osmose avec nos valeurs...»


Copyright Naomie Frerotte


Voix du Changement Positif: « Vous ne pouvez pas être ce que vous ne pouvez pas voir » - Marian Wright Edelman | Interview de Zahara's Dream avec Ache Ahmat Moustapha réalisée par Madioula Diakhite


1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Ache Ahmat Moustapha, sociologue, réalisatrice et membre du conseil présidentiel pour l’Afrique (France) depuis 2019.


2. Quel été votre rêve en tant que jeune fille ?

Mon premier rêve en tant que jeune fille a été de devenir dessinatrice. À l’époque je me rappelle, je faisais beaucoup de dessin, surtout quand il s’agissait de parler des rêves d’enfants. Je me souviens que canal + débutait en Afrique, et faisait souvent des concours. Ils avaient lancé « Quel est votre plus grand souhait pour l’an 2000 ? » dans les années 90. Je me concentrais sur mon dessin, et ça énervait mon grand-père qui avait même déchiré mon dessin, car je ne voulais pas faire mes devoirs. J’ai fini par refaire le dessin et j’ai postulé – il m’a d’ailleurs soutenu – et j’ai remporté le deuxième prix. Sur mon dessin, on pouvait voir une plage avec le soleil, des oiseaux et plein d’enfants qui se tenaient la main, et j’avais utilisé toutes les couleurs de mes crayons. Depuis petite, c’est ce rêve de voir un monde uni et tolérant qui m’a toujours animé.



3. Que signifie l’autonomie des jeunes filles et l’égalité des chances pour vous ?

L’autonomie, c’est la capacité de ne pas dépendre de quelqu’un. Et l’égalité des chances pour moi c’est d’abord avoir les mêmes salaires, de ne pas avoir à être rabaissée parce qu’on est une femme. De là où je viens, le Tchad, tout de suite, on vous ramène à votre statut de femme, parce que tu es femme, on va par exemple te conseiller ou te décourager s’il s’agit d’un emploi perçu comme masculin par exemple. Si c’est un emploi avec beaucoup de terrain par exemple, on va te dire non parce que tu es une femme. Et pour moi, cela freine vraiment la vision et l’objectif d’aujourd’hui des acteurs comme Zahara’s Dream et d’autres qui sont en train de mener des actions pour pouvoir mettre les hommes et les femmes sur le même pied d’égalité. J’ai essayé de le démontrer en mettant l’accent dans un livre que j’ai coécrit à l’époque avec l’appui de l’ambassade de France au Tchad qui est sortie en 2018-2019 : le portrait des femmes tchadiennes. C’est plus de 100 portraits de femmes de pratiquement tout le Tchad, des femmes ordinaires avec des parcours extraordinaires. Ce sont des femmes jeunes, âgées, rien à voir avec la politique, ce sont des femmes de la société civile qui exercent des fois des métiers réputés masculins, mais qui le font et qui gagnent dignement leur vie. Des fois, ce sont des entrepreneures avec de gros budgets, c’est avec presque rien qu’elles vivent au jour le jour, mais elles sont fières de faire un travail qui en temps normal est destiné aux hommes. C’est aussi un peu pour moi une façon de dire qu’on est égale, mais l’égalité, il faut la dépasser un peu plus que ça.


4. A travers la rédaction de ce livre, quels ont été les plus grands enseignements ? Quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes femmes qui souhaitent dépasser l’adversité sociale et économique ?

Ce livre nous a pris une année pour travailler sur ce projet avec Salma Khalil qui est une photographe tchadienne. Tout ce que j’ai vu et tout ce que j’ai entendu de ces femmes que nous avons côtoyé pendant une année, c’est que ce sont des femmes acharnées pour la réussite. Celles qui ont réussi ont eu pour la majorité un père, un oncle qui les ont soutenus. Et cela m’a beaucoup interpellé parce que j’ai compris que chez moi, quand ce n’est pas un homme qui te pousse à te dépasser pour réussir, ça va être difficile. Donc, dans un même temps ça nous fait prendre conscience qu’en fait – qu’on le veuille ou pas – il y a un rôle que les hommes doivent jouer en tant que père, en tant que frère pour promouvoir aussi les filles. Parce que quelque part dans ces sociétés oppressées, avec les pesanteurs socio-culturelles, qu’on le veuille ou pas malheureusement, c’est indéniable, il y a cette pesanteur et cette décision qui prime par ces hommes. Il faudrait que ces hommes comprennent l’importance et la place que doivent jouer les femmes comme levier du développement économique et qu’elles peuvent apporter un véritable changement. Et ça, c’est un des enseignements. Le deuxième enseignement, c’est aussi que ces femmes-là, généralement quand elles sont écoutées, valorisées, poussées à atteindre un objectif, elles réussissent bien, elles réussissent mieux, elles réussissent dignement. Certaines viennent de très loin, elles ont subi des violences basées sur le genre, des violences physiques, économiques, morales, mais elles ont tenu tête. Elles sont debout, et elles le prouvent. On a fait ce livre, il y a deux, trois ans et quand on ouvre ce livre ou qu’on tape certains noms sur Internet, vous pouvez voir que ces femmes continuent à évoluer, certaines ont eu des promotions, d’autres se sont démarquées encore plus, donc ça prouve qu’elles ne s’arrêtent pas et le combat continu. Et ça, c’est un exemple du Tchad, et je suis certaine que c’est à dupliquer dans plusieurs pays.


5. En parlant de contrainte socio culturelle, comment abordez-vous le patriarcat ?

On est obligé de faire avec, on ne le refuse pas. Je ne m’y oppose pas, encore une fois je ne suis pas féministe à 200 %, je dis ce qu’il faut dire et j’essaye de défendre ce qui est défendable. Aujourd’hui nous sommes dans une société patriarcale, on fait avec. Moi je pense qu’on devrait amener petit à petit les uns et les autres, et nous fédérer autour de l’idée que les choses ont changé et qu’on devrait vivre à l’ère du temps tout en acceptant certaines différences. On ne rejette pas tout, en même temps, ce sont aussi nos cultures on ne peut pas tout rejeter et c’est important de le comprendre. Aujourd’hui moi, j’ai fait des études, j’évolue, je suis un peu têtue, mais je respecte mes mœurs et traditions tant que ça ne freine pas une évolution positive de la femme.


6. En termes de transmission de valeurs et de conseils, comment le mentorat peut selon vous profiter aux jeunes femmes ?

Le mentorat peut profiter aux filles, dans la mesure où ceux qui le font appellent quelque part à un modèle réel. Ce modèle de transmission dépend de qui transmet, qui véhicule, car il peut profiter positivement et d’ailleurs doit profiter positivement. Aujourd’hui, il ne faut pas non plus induire les femmes et jeunes filles en erreur, il y en a beaucoup qui se cherchent encore, qui cherchent leur voie. Et le mentorat peut aider si elles sont bien orientées, ce qui n’est pas forcément le cas dans certains domaines et c’est dommage.


7. Et selon vous, comment gérer les éléments perturbateurs ou la toxicité dans l’environnement personnel ou professionnel ?

J’ai écrit une lettre à ma petite sœur et on m’a taxé, en me disant « ne monte pas ta petite sœur contre nous », ce n’est pas une simple boutade, cette toxicité-là, il faudrait la dépasser. Et c’est là où je parle de la nécessité de s’affirmer et de ne pas baisser les bras. Quand on est sûr que notre combat est noble et qu’on est certains d’être sur la bonne voie, il y a certaines choses qu’on devrait surpasser. Malheureusement, c’est bien plus facile à dire qu’à faire parce que moi ça m’a pris du temps et ça continu à me prendre du temps. En fait, je ne demande pas aux gens de s’opposer farouchement jusqu’à atteindre certaines extrémités, mais il y a une manière d’amener les gens à accepter ce qu’on est en train de faire. Aujourd’hui en Afrique, la toxicité est présente, que ce soit au travail ou dans la famille. Je détaille ces éléments dans ma lettre, car c’est comme si on n’existait pas. Parce que vous avez accepté, vous avez laissé les autres occuper une place qu’ils ne doivent pas, même s’ils sont proches. Les femmes pensent très peu à elles, c’est normal c’est humain, c’est dans notre ADN de toujours être « careful » (aux petits soins), s’occuper et de vouloir faire encore plus pour les autres. Mais on s’oublie et en s’oubliant, on laisse les autres prendre le pas sur nous et aujourd’hui, c’est ça qu’on devrait dépasser et il ne faudra pas l’accepter, mais le faire de manière intelligente.


8. Comment transformer la peur de l’échec en une force, pour saisir de nouvelles opportunités ?

Tout a été dit, comment transformer nos peurs et nos échecs. J’ai eu des échecs, j’ai eu beaucoup de peur, des fois ça ne peut pas marcher. Récemment, j’ai postulé à un poste que je n’ai pas eu, pour moi c’était un échec parce que j’étais tellement convaincue d’avoir bien travaillé, que je pensais que j’allais l’obtenir, mais je ne l’ai pas eu, mais est-ce qu’en soit ça m’a empêché de refaire encore d’autres recherches ? Non. L’échec, il faudrait le prendre, le vivre positivement, ça peut faire mal sur le coup, mais ce n’est pas pour ça qu’il faudrait baisser les bras. Je suis dans une toute autre dynamique, si aujourd’hui, je suis venue postuler à un emploi que je n’ai pas eu, je me dis simplement que c’est la chance d’un autre homme ou d’une autre femme d’avoir cet emploi et que moi, j’ai mieux ailleurs. Si aujourd’hui, je fais un projet qui ne marche pas, je vais émettre deux hypothèses, la première, c’est que j’ai mal fait le montage ou qu’il y a quelque chose que j’ai mal calculé et qu’il faudrait revoir et corriger, puis revenir pour que ça marche. La deuxième, c’est de me dire ok ce n’est pas bon, il faut penser à autre chose. C’est plus facile à dire qu’à faire évidemment, mais moi avec le temps j’ai tellement été déçue, au Tchad quand il s’agissait de mettre en place des projets culturels, parce que ce n’est pas très valorisé et il n’y a pas d’aide. J’ai une anecdote d’ailleurs, je discutais avec une amie, qui me disait que lors d’une discussion avec d’autres, elle disait « regardez Aché elle s’en fout, elle fait un événement même s’il y a deux personnes dans la salle elle s’en fout, elle est heureuse elle le fait bien et elle est fière. ». J’ai répondu « ah oui, je suis devenue un exemple pour se moquer de moi ». C’est drôle, mais on le dit et quelque part derrière, je me dis bah oui elle a raison ça prouve mon acharnement à ne pas me décourager : la finalité est que je préfère avoir 10 personnes dans une salle de 200 personnes, et que ces 10 vont mettre à profit ce que j’ai enseigné, plutôt que d’avoir 100 personnes présentes en façade, pour applaudir et partir, je n’ai pas besoin de ça.


9. Que diriez-vous à votre version jeune si vous la rencontriez aujourd’hui ?

Je dirai ce que j’ai dit à la fin de ma lettre : face à l’adversité, on a des choix, mais des choix nobles qui sont en osmose avec nos valeurs. Et ne surtout pas baisser les bras dans un monde très difficile où l’on mélange tout : le social, la politique et la religion. Et il faudrait dans ce tout, trouver le juste équilibre pour pouvoir avancer dans nos sociétés actuelles. Ce que je dirais à la version jeune et la version actuelle, c’est de ne pas se décourager ; de faire les bons choix et de continuer à se battre.

10. Quelle est votre devise ?

J’aime juste dire « impossible n’est pas Aché » tout simplement. Je peux aujourd’hui arrêter tout ce que je fais et me reconvertir en quelque chose que je n’ai jamais appris, je réussirais, car au-delà du talent, au-delà de la chance que Dieu m’a donné, je pense que j’ai au fond de moi cette capacité et ce don. Je suis passionnée, quand je veux toucher quelque chose même si je ne l’ai pas appris, même si ce n’est pas dans mes compétences, je m’adapte, je le fais et surtout quand je le fais, je le fais avec passion et avec cœur. Beaucoup de gens font les choses sans même aimer ce qu’ils font et c’est dommage. Quand tu le fais du moment que tu mets du cœur et du tien, tu auras même un plaisir à te lever le matin.


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